Un homme et son chien

Gare de Berne, un mardi matin. Des flots de voyageurs se déversent dans les longs cor­ri­dors froids, illu­minés par des néons cireux. Véri­ta­ble marée d’humains, allant et venant encore mal éveil­lés, qui pres­sant le pas, qui ten­ant d’une main anx­ieuse un godet de café bouil­lant, telle une bouée de sauve­tage. La gare con­naît aussi ses flux et ses reflux, son rythme. Mais c’est là une mul­ti­tude de soli­tudes, une foule d’isolements — les voyageurs se croisent, se recroisent sans vrai­ment se voir, sans jamais se rencontrer.

Au cen­tre de toute cette agi­ta­tion, un homme et son chien. Immo­biles. La canne blanche attire, mal­gré moi, mon regard sur le non-voyant — para­doxe d’une ren­con­tre impos­si­ble, nos regards ne pour­ront jamais se croiser. Il sem­ble sim­ple­ment rester là, écouter la foule… Son atti­tude déten­due est reflétée par le chien, qui ne tra­vaille pas: il reste assis, atten­dant que la main de son maître se pose sur la poignée de son harnais.

Je passe aussi près de lui, sur mon chemin, mais je tends la main en souri­ant vers son chien et le caresse, entre les oreilles. L’animal tourne son regard plein d’une infinie douceur vers moi et me lèche les doigts. Son maître sourit, tourne sa tête et me dit “Merci! Per­sonne ne m’avait encore souri, ce matin.” Il ne pou­vait voir mon sourire, mais il pou­vait le sen­tir à tra­vers son chien. Et là, quelque-chose est passé entre nous, le temps fugace d’une sec­onde qui s’envole.

Puis nous nous souhaitons une bonne journée, il prend la poignée du har­nais de son guide. Le chien se raidit: il n’est plus un ani­mal plein d’affection et gen­ti­lesse, on a besoin de lui, il est rede­venu les yeux de son maître. Ils par­tent dans la foule et je reprends égale­ment mon chemin, vers nulle part d’important. Mais cette fois, j’ai le sourire aux lèvres.

Et je me prends à réfléchir à ces petits gestes, telle­ment anodins qu’on les remar­que même plus, telle­ment sim­ples qu’on les oublie. Pour­tant, qui mieux que moi peut savoir com­bien un petit geste apparem­ment sans impor­tance, tout sim­ple, peut avoir de con­séquences, d’impact sur une personne.

Par­ler avec quelqu’un. Saluer quelqu’un.

Caresser la tête d’un chien.

(photo: midi­man)

by-nc

À propos de Serge

Currently a freelance journalist and writer, an online and new media consultant, and an information and communication specialist. I was a naturalist in a "former life", and a zoo guardian before that.
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