Ce texte est un billet d’opinion et exprime mon humeur personnelle et subjective: en aucun cas il ne peut, ni doit être interprété comme une opinion partagée par mes employeurs ou mon entourage, ni comme une position officielle liée à mon travail ou mes proches.
La Troisième Guerre Mondiale sera une guerre globale de l’information, sans aucune distinction entre participants civils et militaires.() –Marshall McLuhan (1911–1980)

Je dois l’admettre: j’étais partagé à propos de WikiLeaks. Jusqu’à cette fin de semaine, en tous cas…
D’une part, fasciné par tout ce qui touche à la communication et aux médias, je trouve la montée en influence rapide et les effets de WikiLeaks très intéressants à suivre et à observer. La réaction des médias eux-mêmes après chaque “fuite” est captivante, et en ce sens WikiLeaks représente un véritable révélateur des positions et opinions d’un journal ou d’une chaîne de radio/télévision.
D’autre part, alors que WikiLeaks offre bien plus de contenu que cela(), sa page d’accueil met en avant quasi-exclusivement des “fuites” contre les États-Unis, laissant supposer un agenda tout sauf neutre et objectif. De plus, et j’admets sans peine que c’est un point totalement subjectif, j’ai beaucoup de peine avec la figure de Julian Assange, le “visage public” du site lanceur d’alertes. Apparemment assez vaniteux, certainement paranoïaque, franc-parleur et outrecuidant, le personnage me dérange quelque-peu: jusqu’à quel point est-il objectif? N’influence-t-il pas la “rédaction” de WikiLeaks outre mesure avec son agenda personnel? On pourrait aussi se demander pourquoi le site a besoin d’un tel “visage public”: WikiLeaks pourrait fonctionner également de manière anonyme, ou avec un “visage public” collectif, par exemple. Enfin, pour un site qui prêche la transparence, WikiLeaks en manque singulièrement sur certains points. Par exemple, Isabelle Otto a posé une question importante:
[quotetweet tweetid=9245841193705472]
Nous pouvons espérer quelques éclaircissements à ce sujet pour bientôt, mais en attendant certains points importants concernant le fonctionnement du site restent dans l’ombre.
Jusqu’à ce jour je réservais donc mon opinion sur WikiLeaks, tout en observant avec intérêt les secousses que ses révélations ont produites, en particulier depuis le début de cette année. La dernière en date: le 22 novembre, WikiLeaks a commencé à publier des “câbles” (messages) diplomatiques confidentiels (“cablegate”). Les ondes de choc conséquentes à cette “fuite” sont encore en cours, il faudra encore un peu de temps avant de pouvoir en juger objectivement les conséquences.
Mais les conséquences immédiates pour WikiLeaks se font déjà lourdement sentir. Cette semaine, une série très dérangeante d’évènements s’est enchaînée. Quelques points, en vrac:
- Le 29 novembre, suite à des attaques par déni de service distribuées (DDoS), WikiLeaks déplace son site sur des serveurs du service d’hébergement Amazon.com. Jusque-là, presque rien d’étonnant: on pouvait s’attendre à ce que des attaques du genre aient lieu, suite à la publication des documents diplomatiques.
- Le 1er décembre, Amazon.com a clos l’hébergement de WikiLeaks. Le communiqué de presse de Amazon Web Services justifie cette action par le non-respect des conditions d’utilisation de leur hébergement.
- Le 2 décembre, nous apprenons que Tableau Software met également fin à l’hébergement des données de WikiLeaks. Par ailleurs, ils publient une justification qui reflète quelque peu celle donnée par Amazon Web Services.
- Le 2 décembre également, EveryDNS interrompt les services DNS pour le nom de domaine wikileaks.org, rendant pendant quelque temps le site inaccessible depuis le web (à moins d’en connaître l’adresse IP). Leur explication cite également les conditions d’utilisation de leurs services, ainsi que la surcharge sur leurs serveurs provoquée par les attaques DDoS.
- Le 4 décembre, Paypal annonce ne plus prendre en charge les dons en soutien à WikiLeaks. On commence à connaître la musique, la raison citée est le non-respect des conditions d’utilisation du site. Moneybookers avait déjà interrompu ses services de payement le 20 octobre passé.
Au passage, nous remarquerons que (avec l’exception possible d’Amazon, utilisé seulement depuis le 29 novembre) tous ces sites et services n’ont rien trouvé à redire sur le “non-respect des conditions d’utilisation” de la part de WikiLeaks auparavant. Il est tout de même frappant de constater que toutes ces interruptions de service interviennent après les interventions musclées du sénateur Joseph Lieberman, qui se prépare à introduire une loi spécifiquement axée contre WikiLeaks, mais qui pourrait avoir des conséquences pour tous les médias américains..
Tant que des entreprises privées décident d’interrompre des services ou de mettre fin à des contrats, que ce soit ou non suite à des pressions politiques difficiles, voire impossibles, à prouver, cela reste une affaire entre elles et leurs clients. Mais d’autres événements sont plus inquiétants:
- Dans certaines universités US les étudiants auraient reçu la recommandation de ne pas discuter à propos de WikiLeaks sur Facebook, Twitter ou d’autres sites, au risque de compromettre leurs possibilités de carrière future, et ce de la part d’un “officier du Département d’état” (un orientateur professionnel?).
- Plus inquiétant encore, la vénérable Bibliothèque du Congrès a bloqué l’accès à WikiLeaks, tout comme divers autres Départements d’état américains.
- Les pressions diplomatiques se font également sentir: ainsi, en France des voix se sont élevées contre la présence de WikiLeaks sur les serveurs d’un hébergeur de l’Hexagone.
- Le domaine wikileaks.ch, mis à disposition par le Parti Pirate Suisse et rapidement employé en lieu et place du domaine en .org bloqué, utilisait également les services de EveryDNS. Peu après que ce domaine ait été diffusé sur Twitter, une fois de plusEveryDNS coupait l’accès (qui a été rétabli depuis via d’autres services).
- En coulisses, chez nous également certaines pressions doivent se faire sentir: ainsi, dans les mots à peine voilés de l’ambassadeur US à Berne on peut percevoir un avertissement très ferme à l’encontre de la Suisse et même la Poste suisse semble subir des intimidations, si tout d’un coup elle s’intéresse au compte d’Assange. Le registrar du nom de domaine en .ch a apparemment aussi essuyé quelques tentatives d’influence.
Bref: WikiLeaks est en fuite dans le cyberespace. La question de fond la plus inquiétante concernant ces derniers points est que nous assistons à une condamnation politique de WikiLeaks, et non pas juridique.
Le Net interprète la censure comme un dégât et se réachemine autour d’elle.() –John Gilmore()
Les réactions en faveur de WikiLeaks n’ont, elles non plus, pas tardé à se faire sentir. De la manière la plus remarquable sur Twitter, qui semble être parmi les très rares sites ne pliant pas aux pressions contre WikiLeaks. Ainsi, John Perry Barlow() exprime tout haut ce que certains pensent désormais tout bas et n’hésite pas à parler de “info-guerre”:
[quotetweet tweetid=10627544017534976]
Des politiciens aussi commencent à intervenir en défense de la liberté d’expression si chère aux Américains. Notamment le sénateur Ron Paul:
[quotetweet tweetid=10716266021003264]
Des listes de miroirs et de domaines alternatifs sont publiées à tour de bras en divers endroits sur la toile (faisant s’exclamer Xeni Jardin:“Man, it’s DeCSS all over again.”)(). Une liste officielle de miroirs a entre-temps fait son apparition.
Diverses voix se sont élevées en faveur de WikiLeaks: “Like It or Not, WikiLeaks is a Media Entity” (GigaOm), “WikiLeaks serves the global community by keeping governments in check” (The Tech, le journal du Massachusetts Institute of Technology), “The Shameful Attacks on Julian Assange” (The Atlantic), “Digital McCarthyism” (The Hindu), et j’en passe…()
La demande a été posée par la BBC: est-ce que les “fuites” ont véritablement mis en péril des vies humaines?
Même sur le quasi-oublié Freenet des copies des fichiers de WikiLeaks sont apparues. Ainsi que sur d’innombrables sites d’échange de fichiers P2P, comme de bien entendu.
La réaction la plus forte est venue de Reporters sans Frontières, avec leur condamnation sans ambages “WikiLeaks traqué?”.()
[quotetweet tweetid=11446562576142336]
En somme, les réactions disproportionnées de la part de certains milieux et groupes américains indiquent bien que WikiLeaks dérange. Il en faut pas plus dans les milieux de la cyberculture pour que des réactions de défense émergent: de nos jours, l’internet est tout autant composé des machines que des réactions des utilisateurs, et ce dernier point a peut-être été quelque peu sous-estimé…
Mais pour en revenir à mes moutons, je parlais plus tôt de la condamnation politique et non pas juridique de WikiLeaks. Hors, ce n’est pas aux politiciens de condamner un site ou un média au silence. C’est bel et bien aux juges. Sinon, nous nous trouvons face à une censure.
Et c’est là que la balance bascule en ce qui me concerne. Car, comme le fait remarquer le (encore une fois) très pertinent John Perry Barlow:
[quotetweet tweetid=10730309549035521]
Le fil de la censure est extrêmement dangereux. Laissez faire une fois les ciseaux d’Anastasie, vous créerez un précédent très périlleux. C’est pourquoi, en cette fin de semaine de la Saint-Nicolas, j’ai mis de côté certaines différences d’opinion avec WikiLeaks et certaines antipathies envers son porte-parole Julian Assange et je prends également parti.
Face à cette situation qui est en train de glisser dangereusement hors de contrôle, il est temps pour toutes celles et tous ceux qui croient encore en la force des mots et des idées, en l’importance de la liberté d’expression de dire ensemble: “Nous sommes WikiLeaks” et d’agir en conséquence: car les mots ne sont qu’un début.
Je suis WikiLeaks.
httpv://www.youtube.com/watch?v=-8h_v_our_Q